LE SEAN NÓS, CHANT TRADITIONNEL

Commençons avec un tout petit poème de l’Anglais GK Chesterton (1874 – 1936):

‘Les anciens Celtes d’Irlande,
ceux que les dieux rendirent tous fous,
ceux dont les chants étaient fort tristes,
mais les combats gais et joyeux. ‘

Dans ce poème, GKC est bien perplexe devant le fait que les Celtes d’Irlande, très connus pour leur convivialité et leur bonne humeur, avaient apparemment une drôle de tendance à chanter des chansons très tristes. En fait c’était plutôt que le pauvre Gilbert Keith n’avait pas les même connaissances et pouvoirs de déduction que son célèbre prêtre détective, le  Père Brown. Ce mois-ci nous allons étudier la musique irlandaise, et voir ce qui se passe réellement dans la chanson gaélique et qui a tellement traumatisé notre ami écrivain.

Commençons par le début, et la classification gaélique, trois fois millénaire, de la musique. Ce classement est attesté dans les plus vielles légendes irlandaises où toute musique est cataloguée en trois familles d’accords, ce qui correspond aux trois grandes activités de l’Homme, à savoir être joyeux, être triste .. et se reposer. La vie gaélique n’a jamais été compliquée !

Geantraí [ganne-tréi] musique de joie joyful music
Goltraí [gol-tréi] musique triste, complainte lamenting music
Suantraí [sune-tréi] musique de sommeil, berceuse sleeping music

Décomposant les mots nous verrons l’étymologie :

….traí [tréi] suffixe désignant la musique.  
gean [ganne] amour, affectivité love, affection
gol [gol] pleurs, complainte weeping
suan  [sune] sommeil sleep

De nos jours la musique celte de l’Irlande, tout comme la musique des autres pays celtes, s’est trouvée un public loin de son pays d’origine. En écoutant cette musique, vous trouverez que chaque air et chanson correspond bien à l’un ou l’autre des trois genres, geantraí, soltraí ou suantraí.Mais est-ce que toute la musique irlandaise a pu s’exporter ? En fait non. Il en reste un type de musique traditionnelle irréductible qui a du mal a s’éloigner de la verte Érin, le chant classique gaélique, le Sean Nós, mot à mot, vieux style. Le terme s’applique aussi à la danse, mais normalement on l’utilise pour un style de chant bien particulier.

sean [shanne] vieux old
nós [nauce] manière, coûtume manner

Pour la plupart, nous connaissons déjà la musique traditionnelle , au rythme vif, à base de violons, de flûtes et de cornemuses. Ceci est en fait de la musique relativement modernes… (‘moderne’ qui ici veut dire datant le 12ème siècle !) Et c’est une musique relativement accessible. En revanche, Sean Nós est un style de chant lent, sans accompagnement instrumental, simplement la voix d’un, ou parfois deux chanteurs. En plus il est chanté sur un registre sonore plutôt bas. C’est le chant classique d’Irlande, personne ne sait pas d’où il vient, mais certaines théories prétendent qu’il est venu du nord de l’Afrique au 4éme siècle, aveSean-Nos_taafesc le Christianisme primitif qui a précédé Saint Patrick. On sent bien le poids des siècles. On est très loin de la techno et du rap ! En fait, c’est un style de chant pas toujours accessible, et pour l’oreille non habituée il peut être difficile de faire la différence entre une chanson triste et une chanson joyeuse ! Maintenant nous comprenons mieux le problème du pauvre GK Chesterton : il a tout simplement confondu geantraí, soltraí et suantraí !Comme avec toute chanson qui remonte dans le temps, les textes des chants sean nós sont souvent très révélateurs d’une époque lointaine, dans ce sens la chanson est une véritable fenêtre sur un autre age, un autre monde. Ils sont spécialement riches en références historiques et en métaphores qui témoignent d’un peuple très attaché à la nature. Regardons une des lignes de la chanson Geaftaí Bhaile Buí (aux portes de la ville jaune) , chantée de nos jours par Lillis Ó Laoire , le Andrea Bocelli de Sean Nós. La chanson raconte les mésaventures d’un homme avec une jeune femme. Beaucoup de références à la nature, à Dieu, aux caprices des femmes. On voit aussi le monde gaélique en désarroi. Les Anglais sont en train de s’emparer du pays, le gaélique n’est plus la langue de la classe dirigeante, et le jeune homme doit finir ses jours en Espagne.

‘Focal ar bith mná ní chreidfidh mé go brách
Mura bhfaighe mise scríofa i mBéarla é’

‘Parole de femme point ne croirai
Que je ne la reçoive écrite en anglais’

A partir du mot nós, on peut ajouter quelques phrases à notre répertoire :

Ar nós na gaoithe
[air nauce na ghi-ha]
à la manière du vent (vite, rapide)
like the wind

Ar aon nós
[air é-ine nauce]
de toute manière / façon
at any rate

‘Ná déan nós is ná bris nós
[nau djéine nauce isse nau briche nauce]
Ne fais pas de traditions et ne défais pas de traditions.
Don’t make traditions and don’t break traditions.

Dicton compréhensible dans un pays de plus de deux mille ans de traditions et de coutumes accumulées ! Il faut effectivement savoir s’arrêter quelque part, gardant bien les traditions bénéfiques reçues, et sachant se garder d’accumuler et de se surcharger de traditions nouvelles.

 

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Dernière mise à jour : dimanche 25 mars 2007
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