Les Mères

Les mères, ce n’est pas la même chose en France qu’en Irlande. Déjà, d’un point de vue commercial, ce n’est pas la même fête : les Irlandais insulaires ont leur Fête des Mères un dimanche, en plein Carême, tandis que les Français continentaux attendent deux mois plus tard et un dimanche qui ne tombe pas le dimanche de Pentecôte.

Du point de vue de la langue, il y a également des différences. Quand un Irlandais parle en gaélique de sa máthair, sa mère, on sait bien qu’il parle de celle qui l’a enfanté. En revanche, en français il faut faire attention et vérifier qu’on parle bien de la mère et pas de la mer. Il y a ici peut-être une étude pyscho-oedipo-linguistique à faire, mais pour le moment, contentons-nous de regarder de près les racines latines communes des deux langues, le gaélique et le français. Dans les deux cas leurs mots pour ‘mère’ et ‘père’ viennent du latin ‘mater’ et ‘pater’, à la différence près que les Irlandais du 5ème siècle n’arrivaient pas à prononcer le p, aussi ‘pater’ est devenu ‘ater’.

latin gaélique français
mater máthair [maahere] mère
pater athair [ahere] père
mare muir [muire] mer
  farraige[fariga] mer

Il y a deux mots pour mer en gaélique, farraige est le plus utilisé de nos nos jours, mais on utilise toujours muir, mot d’origine latine, dont le génitif est mara, ce qui nous donne ‘Connemara’, signifiant ‘au bord de la mer’, pays cher au cœur de Michel Sardou. Pour la petite histoire, on entend bien dans la chanson ‘les Lacs du Connemara’ que Michel a écrite en 1981 qu’il n’a lui-même jamais mis le pied en Irlande. En effet, trouver une ‘Mconnemaraaureen qui a plongé nue dans un lac’ serait aussi facile de trouver qu’une Françoise qui a plongé toute nue dans la Seine à Paris ! En outre, et aussi curieux que cela puisse apparaître, surtout pour un peuple insulaire, la plupart des Irlandais ne savent pas nager. Surprenant, certes, mais cela s’explique par le fait que l’eau qui coule en Irlande, qu’il s’agisse de la mer ou des lacs, est plutôt tonique, pour ne pas dire glaciale. La situation est en train d’évoluer avec la construction de piscines chauffées dans le pays et l’accès aux vacances dans des pays chauds, où les nouvelles générations d’Irlandais peuvent apprendre à nager.

Revenons à nos moutons maternels et regardons comment la même mère peut prendre de formes différentes en fonction de la relation qu’on a avec elle ; par exemple fils, belle fille, gendre où petit fils. Le gaélique est moins charitable mais plus réaliste que le français, on ne dit pas ‘belle-mère’, on dit simplement la mère de l’époux. Par contre on a deux manières de dire grande-mère, une qui suit la logique française d’ une mère qui est grande, l’autre qui revient sur les certitudes et parle de la mère qui est vielle.

mamaí [mamaí] maman
máthair chéile [maahere kéla] belle-mère
seanmháthair [chane-waahere] grand-mère
mot-à-mot vieille mère
máthair mhór [maaher wore] grand-mère
mot-à-mot grande mère

Maintenant essayons de chanter le petit refrain suivant.

 ‘a mhathair mo chroí’
[a waaher mo kri ]
‘Mother Macree’
‘Ô mère de mon coeur’

Cette petite phrase, ‘a mhathair mo chroí’, qui ne paie pas de mime, est loin d’être une petite phrase de dévotion filiale anodine. Elle est en quelque sens la pierre angulaire, le refrain standard, de toute une forme de chanson populaire des années 1870 jusqu’à dans les années 1950, quoi qu’il ne soit pas vraiment possible de préciser quand ce phénomène, qui n’est pas encore fini pour certains, a commencé. C’était un style de chanson très sentimental, plutôt snobé aujourd’hui par les puristes qui traitent ce genre de ‘Mother Macree’.

 

On serait où sans nos mères ? Sans elles nous ne serions pas là. Le gaélique a compris cette évidence, c’est pourquoi la notion de ‘beaucoup de gens’ fait appel à celle qui les a enfantés. Bien entendu le ‘athair’ doit y être pour quelque chose, mais on n’en parle pas.

 ‘gach mac máthar’
[gok mak maahere ]
‘Chaque fils d’une mère’ c’est-à-dire chacun, tout le monde.

‘An saol is a mháthair’
[ane saole isse a waahere ]
‘La vie (le monde) et sa mère’, c’est-à-dire tout le monde

La tradition universelle veut que les belles-filles rencontrent systématiquement des problèmes avec leurs belles-mères. Il revient alors à ces mêmes belles-filles de trouver des moyens de se défouler et régler leurs comptes. Dans le répertoire gaélique il y une chanson d’enfant, écrite par une de ces brus dont on peut sentir la joie de chanter à son enfant les dures réalités de la vie, auxquelles il faut savoir se plier. Le refrain est tout simple et consiste à dire et à redire, aux oreilles impressionnables, que la grande-mère est laide et méchante…. mais riche, très riche.

‘Sí do mhamó í, sí do mhamó í,
‘Sí do mhamó í, ‘sí cailleach an airgid’

[chi deu ouamo i, chi deu ouamo i,
chi deu ouamo i, chi kaioque ane arreguede ]

‘c’est elle ta grande-mère, c’est elle ta grand-mère
c’est elle ta grand-mère, la vielle harpie qui a de l’argent’

 

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Dernière mise à jour : dimanche 25 mars 2007
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