LES MOINES IRLANDAIS AU PAYS DES MÉROVINGIENS

‘Ní féidir an dubh a chur ina gheal ach seal’
Vous ne pouvez pas faire passer du noir pour du blanc pendant longtemps
Vous ne pouvez pas cacher longtemps la vérité: dicton gaélique

colomban

Parfois on doit se méfier des universitaires, des érudits, surtout quand ils se retrouvent entre eux en cabale. L’écrivain Flann O’Brien (1911 – 1966 ) raconte une histoire véridique : lorsqu’en Irlande, dans les années 30, le gouvernement a créé l’Institut d’Études Supérieures, les historiens ont regardé de près les preuves concernant l’existence et la vie de Saint Patrick, s’il était bien le premier à être venu convertir l’île. Après des années de colloques, de débats et de tasses de café les savants ont conclu qu’il y avait en fait deux Saint Patrick, mais en revanche qu’il n’y avait pas de Dieu !

En novembre 2005 au Collège des Irlandais de Paris, la vie et les œuvres d’un saint irlandais qui a bien existé, Saint Colombán (543 – 615), ont été honorées. La Présidente d’Irlande, Mary Mc Aleese, en bon gaélique Máire Mhic Ghiolla Íosa, était venue, une sculpture a été inaugurée et un colloque a eu lieu. Cette fois personne n’a abordé la question de l’existence de Dieu, mais tous les experts universitaires furent d’accord, non seulement que Colombán a bien existé mais qu’il est venu en France, qu’il a vécu une grande partie de sa vie en Bourgogne, qu’il a fondé des monastères, a instruit des hordes de disciples, a converti des masses de peuples, et, en passant, a énormément dérangé les dirigeants laïcs et ecclésiastiques du monde mérovingien. Il n’était pas seul, beaucoup de moines irlandais l’ont suivi. Par inadvertance les moines ont laissé leurs traces partout en France et en Europe continentale. Plus que jamais il est donc vital d’avoir quelques notions de gaélique ; commençons avec quelques couleurs, ensuite revenons à nos amis moines, accrochez-vous bien, vous risquez d’être surpris par la suite. Le fil conducteur sera les trois couleurs du martyr à l’irlandaise et le tourisme ascétique du 7ème siècle.

      mot apparenté breton  
bán [bawn] blanc gwen blanc
dubh [du] noir du noir
glas [glase] vert glaz bleu
dearg [djearg] rouge    

 

Nous voyons ci-dessus que le breton et l’irlandais se rejoignent pour parler du noir et du blanc, ‘gwen ha du’ au breton, bán agus dubh à l’irlandaise. Mais ces deux braves peuples celtes ne tombent pas toujours d’accord, le ‘glaz’ est bleu pour un breton mais le glas est vert pour un Irlandais, un cas de daltonisme à l’échelle internationale.

Qu’il y ait eu un seul ou pléthore de Patrick, l’Irlande s’est convertie au Christianisme au 5ème siècle. Seul problème, tout a été trop facile. Pas un seul martyr ! Les moines irlandais étaient plutôt gênés. Ils regardaient vers l’Europe où le Continent regorgeait des restes et des reliques de martyrs. En Irlande, rien, pas une goutte de sang. Pire, le Christianisme a apporté avec lui la civilisation, des écoles, des monastères, la paix, la prospérité. Cela ne plaisait pas au sens de détachement des moines. Déjà privés du martyre dearg, le martyre rouge, du sang, beaucoup décidèrent de partir pour les coins perdus, les plus reculés et inaccessibles du pays, afin de trouver le martyre glas, le martyre vert, la vie austère dans la verdure. Mais même cela ne leur suffisait pas longtemps car leurs ermitages et leurs monastères finissaient toujours par devenir trop confortables et trop fréquentés. Il ne restait qu’une chose à faire, quitter l’Irlande, le paradis sur terre, et partir pour l’enfer, à savoir la France. Dans un sens assez inattendu et extrême c’était le dicton gaélique suivant :

 

‘Is glas na cnoic i bhfad uainn’
[iss glass na knik eu ouade eune] ‘Les collines lointaines sont vertes’
C’est-à-dire : l’herbe est toujours plus verte de l’autre côté

 

Ils appelaient l’exil d’Irlande le martyre bán, le martyre blanc. Il n’agissait pas que de la France, de la Gaule, mais de toute l’Europe, des pays lointains, barbares et sans loi qui offraient, enfin, la possibilité aux moines irlandais de trouver le danger, la privation, les épreuves et la souffrance qui leur manquaient si cruellement en Irlande. Beaucoup de moines irlandais ont découvert leur bonheur en France. On trouve leurs traces dans l’histoire et dans la toponymie du pays, quatre des plus connus sont les suivants :

Columbán [Columbåne] Colomban colum (colombe) + bán (blanc / beau)
Rónán [ronåne] Ronan Renan rón (phoque) + án (petit)
Gobán [Gobåne] Gobain forgeron, artisan
Fiachra [fia-cra] Fiacre roi de la bataille

 

Il est amusant de remarquer qu’un énorme groupe français de production et de transformation de matériaux porte le nom d’un saint irlandais, un nom qui, en plus, signifie forgeron. Tout remonte à 1693, au moment où celle qu’on appelait alors la Compagnie des Glaces, fondée en 1665 par Colbert, est partie s’installer dans la ville de Saint-Gobain. Tout remonte à 1693 ? Mais non, tout remonte mille ans plus tôt, à 670 quand le pauvre Saint Gobán, moine irlandais cherchant simplement une vie tranquille d’ermite chez les Barbares s’est fait décapiter par eux au bord de l’Oise, là où la ville porte aujourd’hui son nom. Il ne nous reste qu’une chose à dire, Naomh Columbán guí orainn, Saint Colomban priez pour nous.

 

à lire, deux livres du regretté Cardinal Tomás Ó Fiaich (1923 – 1990)gaelscrinte
Columbanus, in his own words : Veritas Publications, 1974
Gaelscrínte san Eoraip : Foilseachíin Ábhar Spioradálta, 1986

colombanlivre

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Dernière mise à jour : dimanche 25 mars 2007
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